Invitation à l’absolu du dialogue – partie I

Cher X1 , 

J’avais envie de solliciter ton attention sur quelques idées concernant l’absolu qui me font réfléchir. J’espère aussi qu’elles auront quelque intérêt pour tes propres représentations:

Pour ce faire, j’enfilerai ma casquette de logicien qui est, ma foi, la seule qui m’aille pour traiter ces deux questions: y’a-t-il, ou faut-il qu’il y ait de l’absolu? Et, comment pouvons-nous répondre à cette question? En ce qui concerne la première, nous ne semblons pas partager la même opinion. Pour ce qui en est de la seconde, la logique que j’ai déjà mentionnée, et puis quelques autres principes, me paraissent être des outils intéressants. 

Je vais ici essayer d’argumenter en faveur d’une certaine thèse apparemment contraire à tes propres intuitions: le dialogue suppose au moins un absolu, sans doute plusieurs, suivant les acceptions qu’on lui donne. Ce dialogue est en un certain sens nécessaire aux êtres qui possèdent le langage. Il est donc un absolu, au sens d’une condition. Quand bien même, ce faisant l’absolu est relatif au langage, ce dernier ne peut rien signifier qui fasse consensus hors de sa sphère. En ce sens-là seulement, «ce dont on ne peut parler, il faut le taire.» (Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 7)2  

Pardonne-moi par avance, je t’en prie, mon ton scolaire et la forme un peu lourde du style et du traitement. En prof que je suis, je n’arrive pas à faire autrement. N’hésite pas à me répondre, si tu en as l’envie et le temps, je serai très curieux de mieux connaître ton avis ou ton argumentation. Quoi qu’il en soit, j’espère que mon exercice te plaira, ou tout du moins t’intriguera, il n’a pas beaucoup d’autres ambitions.

Je tiens encore à préciser que je n’ai pas d’inimitié pour toi, et qu’il ne s’agit là que d’un exercice visant idéalement la réflexion, au pire le divertissement. Il nécessitait la forme écrite et m’a pris un peu de temps. Tant mieux! Le sujet me travaille depuis longtemps et par chance, il est connexe à mes courantes investigations. Voici donc son commencement…

Samedi dernier, tu as suggéré quelque chose de ce genre-là:

(a) Le seul absolu, c’est qu’il n’y en a pas.

Mais si (a) est vrai, alors en le reformulant, on affirme implicitement deux choses: 

(A) Il n’y a qu’un seul absolu.

et

(A’) Le seul absolu, c’est qu’il n’y a pas d’absolu.

Mais que peut vouloir dire dans ce contexte l’énoncé (A) «il n’y a qu’un seul absolu», sinon la même chose que l’énoncé «il n’y a qu’une seule vérité»? De même, dans l’énoncé (A’), que peuvent bien vouloir dire les expressions «le seul absolu» et «il n’y a pas d’absolu», sinon la même chose que les expressions «la seule vérité» et «il n’y a pas de vérité»?

J’ai eu l’impression que c’est bien ce que tu sous-entendais quand tu m’as livré cette formulation. Mais peut-être fallait-il comprendre autre chose, à toi de me le dire. Quoi qu’il en soit, par là suite, j’évaluerai encore d’autres interprétations.

Mais si dans ce contexte et pour ces énoncés, on suppose équivalentes les propriétés d’être absolu et d’être vrai, alors (A) et (A’) peuvent se réécrire ainsi:

(A) Il n’y a qu’un énoncé vrai.

(A’) Le seul énoncé vrai c’est qu’il n’y a pas d’énoncé vrai.

Mais, ne voit-on pas immédiatement qu’en posant comme vrais les deux énoncés (A) et (A’), il s’ensuit que (A) ne peut être vrai?

Supposons, pour éviter la difficulté, qu’on considère (A) comme une partie incomplète de (A’), de sorte qu’on pose dans le même esprit que ton énoncé (a) le seul énoncé suivant:

(A’) le seul énoncé vrai, c’est qu’il n’y a pas d’énoncé vrai.

N’est-il pas équivalent de poser comme seule vérité l’énoncé suivant?

(A’’) Il n’y a pas d’énoncé vrai.  

Ne voit-on pas immédiatement que posant (A’’) comme vrai, (A’’) n’est pas un énoncé vrai?

De cette contradiction, il me semble qu’on ne peut se sortir temporairement qu’en suggérant que (a) voulait dire autre chose, à savoir:

image de "Om̐"
la syllabe Om̐ en devanāgarī (source : Wikipédia)

(Om̐)3 Il n’y a pas d’énoncé vrai sinon (Om̐).

Mais qu’est-ce que ça implique ça?

Et bien en toute rigueur, ça n’implique rien du tout, parce que pour impliquer il faut d’autres énoncés vrais. En effet, ce qu’on attend d’une implication logique, c’est que d’un énoncé vrai, on puisse déduire un autre énoncé vrai. Or s’il n’y a qu’un énoncé qui soit vrai, on aura jamais une telle implication. Le monde posé par (Om̐) est un monde dans lequel il n’y qu’un énoncé vrai, à savoir (Om̐) et des choses au statut ontologique impossible à décrire adéquatement et d’autres qui ressemblent à des énoncés, mais qui n’en sont pas. 

Il n’y a par exemple pas d’énoncé faux, puisque si (F) était un énoncé faux, alors l’énoncé 

(F’) L’énoncé (F) est un énoncé faux. 

serait un énoncé vrai, ce qui contredit (Om̐).

Mais en affirmant cela, je raisonne déjà sur le monde posé par (Om̐), comme si je pouvais en parler de l’extérieur. Alors que dans le monde posé par (Om̐), on ne peut rien en dire de vrai, sinon (Om̐). Dire que le monde de (Om̐) est un monde sans contradiction, n’est même pas adéquat, puisque là encore, ce que je dis n’a aucune valeur de vérité. Si tu crois donc que notre monde est décrit adéquatement par (Om̐), alors tout ce qui va suivre et tout ce qui précède n’a, de mon point de vue, absolument aucun sens, car seul (Om̐) en a vraiment. 

Poursuivre dans le monde de (Om̐) conduit donc à produire de pures fictions, en fait des borborygmes sans vérité ni référence. 

J’ai bien conscience que ces derniers points demanderaient plus d’explications, ou tout du moins une justification qui impliquerait quelques définitions supplémentaires, notamment celles qui clarifieraient mes concepts de «sens» de «référence» et de «vérité». Bien des livres ont été écrits sur ces sujets et je ne prétends nullement en proposer implicitement la synthèse. Tu n’as à faire qu’à un dialoguant, qui part du principe que ses mots ont un sens intuitif, que tu comprends aussi, et avec lequel il faut nécessairement opérer, sous peine d’une régression à l’infini, qu’il vaut mieux éviter…

Je vais donc partir du principe que, sous certaines conditions que tu peux volontiers discuter, j’ai bien démontré quelque chose concernant l’absolu identifié à la vérité d’un énoncé. Peut-être ai-je même démontré quelque chose de plus fort, à savoir que si tout absolu possède la propriété d’avoir comme corrélât un énoncé vrai qui l’exprime, alors l’absolu que tu proposais en (a), conduit à une fâcheuse contradiction, paradoxalement sans conséquence logique, ou dont les conséquences logiques ne peuvent être énoncées ni avec vérité ni avec fausseté.

Si tu veux bien faire «comme si» j’avais dit quelque chose de quelque intérêt, alors tu trouveras par la suite exposé quelques réflexions qui évaluent d’autres possibilités quand à ce que pourrait vouloir dire ton énoncé (a).

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie II)

 

Notes : 

1. Mon interlocuteur est bien réel, mais j’ai finalement renoncé à lui faire parvenir ce texte. Ce n’était pas le bon moment ni peut-être la bonne personne. J’utilise dès lors ce texte à l’adresse de quiconque serait intéressé par la présente investigation. Eventuel lecteur, si tu t’y reconnais comme mon destinataire, n’hésite pas à me répondre et justifier ainsi sa publication.

L’idée du «X», fait implicitement référence à l’article de W. V. O. Quine, On what there is, qui utilise lui le nom McX et qui traite de questions connexes, article très stimulant. (On what there is – format pdf)

On trouvera une traduction française de ce texte dans W. V. O. Quine, du point de vue logique, publié chez Vrin.

2. «Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.» (tractatus-online : en allemand) ; (Tractatus – format pdf : en français)

3. Il m’a semblé voir une analogie entre ce que symbolise ce signe selon ce que m’en dit Wikipédia et ce que j’en dis par la suite.

Invitation à l’absolu du dialogue – partie II

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie I)

Je veux donc maintenant supposer que par «absolu», on pouvait entendre autre chose que «vrai». Dans un monde où cette distinction existe, il y a donc plus d’un énoncé vrai. Mais y’a-t-il des énoncés faux? Bien entendu, il doit y en avoir, puisque pour affirmer qu’il y a une distinction entre la vérité et l’absolu, je suppose qu’il est faux que vérité est absolu soient identiques. Dans ce monde, je peux donc parler de choses supposées absolues avec vérité ou fausseté, et j’emploie les principes de la logique classique -enfin, je l’espère- pour déduire des énoncés vrais à partir d’autres énoncés supposément vrais.

Seulement voilà, qu’entendre par «absolu» dans le contexte de nos discussions, sinon lui attribuer le sens de «vrai»? Si j’ouvre mon Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, on m’indique plusieurs pistes: 

1) En grammaire, certains termes comme «homme», sont absolus, et d’autres comme «père», sont relatifs. 

Mais je crois qu’en posant (a), à savoir que le seul absolu, c’est qu’il n’y en a pas, on ne peut pas faire référence à des de tels termes, puisque le terme «homme» est un absolu et «qu’il n’y en a pas» ou «’il n’y a pas d’absolu’» n’est pas un terme dont on peut dire qu’il est absolu ou relatif.

2) On dit aussi de quelque chose qu’il est absolu, s’il est indépendant de tout repère ou de tout paramètre arbitraire. 

Or, je crois que la vérité d’un énoncé prétend bien posséder cette propriété. Dans quel cas, si un énoncé est vrai, alors il est absolu en ce sens. La question est bien entendu de savoir s’il y a tels énoncés absolus ou vrais. En logique, certains énoncés sont vrais, si d’autres sont vrais. Ainsi, il est vrai qu’une poule possède une dent, si il est vrai qu’elle possède des dents. Or, il est faux que les poules possèdent des dents, donc a fortiori une dent. Par contre, l’énoncé de l’implication qui va du pluriel au singulier, ici des dents à la dent, prétend être un exemple de tautologie, autrement dit un énoncé toujours vrai. Il est en effet indépendant de l’existence de poules ayant ou non des dents à titre de «paramètres» dans le «repère» qui est notre monde. Car quand bien même il n’existe pas de poules qui aient des dents, s’il en existait une, elle aurait une dent. 

En logique, d’autres énoncés qui font classiquement office de «principes» prétendent à cette même vérité absolue. C’est le cas du principe de non-contradiction:

(PNC)1 Un même énoncé ne peut pas être à la fois vrai et faux sous le même rapport.

Par exemple, il ne peut pas être à la fois vrai et faux que tu travailles, mettons, pour l’État. Certes, tu peux peut-être travailler pour l’État en un certain sens (donc sous un certain rapport), puisqu’il te rémunère, et ne pas travailler pour l’État en un autre sens (donc sous un autre rapport), puisque tu travailles peut-être dans le fond pour toi. Mais, il ne peut pas être à la fois vrai et faux que tu sois rémunéré par l’État, comme il ne peut pas être à la fois vrai et faux que tu travailles pour toi. En tous les cas, c’est ce que le principe de non-contradiction suppose ou prétend.

Ainsi en va-t-il également du principe du tiers exclu: 

(PTE) Soit un énoncé est vrai soit il est faux (il n’y a pas de tierce possibilité).

Par exemple, soit il est vrai que tu es rémunéré par l’État, soit il est faux que tu es rémunéré par le L’État; il n’y a pas d’autre possibilité.

De ces principes et tautologies, on peut déduire une infinité d’autres tautologies. Mais ce faisant, on ne prétend pas démontrer l’existence absolue de quoi que ce soit d’autre que ces tautologies. En revanche, quand on raisonne sur d’autres prétendants à l’existence, alors on le fait toujours hypothétiquement à partir de choses qu’on suppose exister, par exemple: 

(Centaures) S’il est vrai que les centaures existent sur terre et que les centaures sont des êtres vivants, et que les êtres vivants font des bulles, alors il est vrai qu’il existe des centaures qui font des bulles.

ou encore, 

(Cygnes) S’il est vrai que seuls des cygnes blancs existent sur terre, et que ce qui est blanc n’est pas noir, alors il n’existe pas de cygnes noirs sur terre.

Mais alors, qu’est-ce qui nous permet d’affirmer l’existence ou l’inexistence d’autre chose que des tautologies? Ce sont «les sens» ou «l’expérience», répondront la plupart des philosophes. Vérifier qu’il existe des cygnes blancs est par exemple possible. Vérifier que tous les cygnes sur terre sont blancs ou qu’il n’y n’existe pas de centaure est théoriquement possible, mais parfois pénible, surtout en ce qui concerne les centaures. On se contente donc, dans ces cas-là, d’une vérité d’existence ou de non-existence probable, comme c’est le cas pour l’énoncé: «Jamais il n’exista ni n’existera d’homme immortel.» Sauf que dans ce dernier cas, l’évaluation de la probabilité de la vérité de l’énoncé est rendue très difficile, si ce n’est impossible. Nous ignorons en effet les potentiels physico-biologiques de notre univers, comme le temps à sa disposition pour réaliser ces potentiels.

Image de Friedrich Nietzsche et équivalence entre non contradiction et tiers exclu sou sua supposition de la pertinence de la double négation
Friedrich Nietzsche à Bâle (c. 1885) et l’équivalence entre les principes de non-contradiction et du tiers exclu sous la supposition de la pertinence de la double négation (source : Wikipédia)

Le caractère absolu des principes de la logique a bien entendu été remis en question, notamment par mon ami Nietzsche, qui y voit, je cite, «une tendance à considérer le semblable comme identique – tendance illogique, car il n’y a rien qui fût en soi identique.» (Le Gai Savoir, §111)2 Si en effet, toute chose est singulière, alors tout lion, tout tsunami, tout flacon d’arsenic ne ressemble à un autre représentant de son genre, que par exemple sous le rapport de sa dangerosité pour l’homme, ou tout autre intérêt ou désintérêt qu’il peut leur porter. Or toujours selon Nietzsche, «la vie [ou la survie] n’est pas un argument: parmi les conditions de la vie pourrait figurer l’erreur.» (ibid., §121) Donc en soi, et non pour l’homme, un lion n’est pas un lion, et toutes les choses que nous désignons par quelque catégorie grammaticale que ce soit sont en soi absolument différentes les unes des autres. Or la logique présuppose, me semble-t-il, qu’il existe vraiment une ressemblance, c’est-à-dire un genre de chose, les énoncés, dont on peut affirmer qu’ils ont réellement la propriété d’être vrais ou faux. Chacune de mes affirmations en est un représentant particulier. Or, «sans pareils articles de foi, nul à présent ne supporterait de vivre!» (ibid.) insiste Nietzsche.

En ce qui me concerne, je crois que ce que dit Nietzsche est certes beau et intrigant, mais contradictoire. En effet, il faut noter que sa thèse se trouve justifiée par un raisonnement que je résumerais ainsi:

Si toute chose est en soi singulière, alors, puisque la logique présuppose l’existence de certaines ressemblances,  notamment les énoncés et leurs propriétés, et que celles-là ne sont que relatives aux intérêts de l’homme, alors la logique ne peut décrire adéquatement les choses en soi. 

Ici, de deux choses l’une. Soit Nietzsche ne se rend pas compte que son raisonnement présuppose la vérité des principes de la logique et l’ontologie implicite qu’elle véhicule (l’existence d’énoncés et des propriétés de fausseté et de vérité). Dans ce cas, il faudrait le rappeler à la raison. Soit il en a bien conscience, et ne fait qu’un enchaînement de bruits intrigants, mais beaux et puissants afin de nous réveiller d’une foi anesthésiante à caractère pratique. Je penche pour la seconde solution, et suggère que la seule vérité qui semble régner dans le monde de Nietzsche, c’est: 

(NTZSCH !) «Tout est singulier!» 

Que répondre à ceci, sinon suggérer que (Om̐), comme (NTZSCH !), pourraient eux aussi relever de l’article de foi…

Il y a bien encore une autre possibilité d’interpréter Nietzsche, je crois. C’est de distinguer dans la connaissance ce qui relève des énoncés et ce qui relève de l’intuition. Je dirais que pour Nietzsche, la logique, ses énoncés et leur bivalence ne peuvent avoir qu’un seul intérêt, à condition de ne pas se laisser endormir par son ontologie: elle doit conduire à tailler nos intuitions, afin que celles-ci ne concernent que le singulier ou l’ «absolument» multiple, ce qui ne se laisse ramener à aucune unité. De telles intuitions ne peuvent donc servir ni à accuser ni à nier, ce qui présuppose toujours une sorte de modèle et des critiquables prétendants, mais uniquement à «apprendre à aimer» (ibid., §334). Or cet amour qui veut se porter sur le plus de choses possible, on peut l’apprendre des artistes, «force subtile qui finit ordinairement [pour eux] là où finit l’art et où commence la vie.» (ibid., §299) Ainsi, les «poètes de la vie» (ibid.) voudront apprendre à «considérer la nécessité dans les choses comme le Beau en soi: – ainsi [ils seront parmi] ceux qui embellissent les choses .» (ibid., §276) «Détourner le regard, que ceci soit [leur] seule négation!»

C’est cette interprétation qui fait de Nietzsche mon ami. Elle est en un sens conciliable avec la précédente, mais insiste cette fois-ci sur le fait que l’intuition seule peut nous fournir d’autres vérités que (NTZSCH !), vérités dont la «vérité»» de (NTZSCH !) ne fait en fait que symboliser ou indiquer la direction. Ce qui me paraît néanmoins important dans cette perspective, c’est de ne pas abandonner toute logique. Elle reste un outil de construction qui ne se distingue peut-être des ses matériaux, les sensations ou pensées singulières, que par le nom, substantif qui ne désigne rien de réel, comme Nietzsche y insiste. Néanmoins, la logique peut se pratiquer «comme si» les substantifs, les verbes, les relations et adjectifs référaient à des abstraits existants. 

Comme je l’ai dit en introduction, une croyance profonde que j’ai sur ce sujet, c’est que c’est une condition sine qua non du dialogue, qu’il soit mené à deux ou avec son intime, qu’il soit scientifique ou éthique. Or, ce dialogue me semble être de la toute première importance pour l’homme qui vit en société. Je crois que c’est ce que sous-entendait Aristote qui définissait l’homme par son logos, «l’homme est un animal politique, et que celui qui est hors cité (…) est soit un être surhumain [un dieu], soit un dégradé [un bête] (…) sans lignage, sans loi, sans foyer.» (Les Politiques, I.2, 1252a) Je crois que Nietzsche, qui pourtant prônait un surhomme, pratiquait en ce sens un dialogue intime dont ses textes sont les traces. Je le reconnais comme mon ami, parce que c’est «comme si» ce qu’il disait me concernait aussi. Aurait-il publié sinon?

Je dirai plus loin quelques mots qui me semblent plaider en faveur de la logique, aussi fictive puisse-elle être en réalité. Pour l’instant, je me contenterai d’avoir essayé de mettre en lumière les implications qu’elle me suggère sur le sujet qui m’occupe.

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie III)

 

Notes :

1. Il s’agit là de mon interprétation de ce principe qu’on formalise volontiers par  «non(p et non-p)», où p est une proposition, c’est à dire le représentant en langage formel d’un énoncé en langage naturel. En ce qui concerne le principe du tiers exclu «p ou non-p» (qui suit), il s’agit là aussi de mon interprétation.

2. Mes citations proviennent de la traduction de Pierre Klossowski, qui est la plus belle que j’aie lu, à défaut d’être peut-être la plus «vraie».

Invitation à l’absolu du dialogue – partie III

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie II)

3) Est absolu, ce qui ne comporte aucune restriction ni réserve. 

Ainsi en va-t-il par exemple d’une nécessité absolue, d’une opération absolument exacte ou d’un monarque absolu, dit mon Lalande. Qu’il n’y a d’absolument nécessaire que le fait qu’il n’y a rien d’absolument nécessaire, sinon cette première nécessité-là, pour reprendre l’esprit de ton énoncé (a), Quentin Meillassoux, dans son Après la finitude, essai sur la nécessitée de la contingence, (préfacé par Badiou) a essayé de développer une thèse, comme le titre l’indique, qui semble proche de cette idée-là. Je n’ai plus bonne mémoire de ce livre que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. Mais certains passages sont malheureusement trop obscurs pour êtres convaincants. Pascal Engel, toujours acariâtre, mais fort clair, le descend en flèche dans cet article. Il relève notamment chez Meillassoux une curieuse contradiction: tout est selon lui nécessairement contingent, mais il admet comme «absolu» le principe de non-contradiction et celui du tiers exclu. Je n’ai pas les compétences philosophiques pour juger avec pondération de cet apparent paradoxe. Tout ce que je peux en dire, c’est que quand bien même des pensées, comme celles de Meillassoux, Badiou, Deleuze ou Foucault2 peuvent être stimulantes et même fécondes pour moi ou autrui, la pensée de certains de leurs adversaires, comme Bouveresse ou Engel, l’est pour moi tout autant. J’aime l’idée de Patrice Loraux3 (qui n’aime d’ailleurs pas trop Foucault), idée qu’il emprunte à Platon, selon laquelle est vrai ce qui est fécond et – j’ajoute, en suivant Deleuze – pas forcément puissant (au sens du pouvoir). Je n’ai pas encore trouvé de moyen pour mesurer cette fécondité ni ne sais bien la distinguer du pouvoir. Si tu as une piste, j’en serais ravi. 

Quoi qu’il en soit, ce mot d’ordre «tout est fiction!» que j’entends implicitement si souvent, et qui me semble découler de (Om̐) comme de (NTZSCH !) – même si à strictement parler, rien n’en découle logiquement – ne me plaît guère… Je ne saurais dire si le monde de Meillasoux est plus accueillant pour d’autres vérités que les deux précédents. Il semblerait que oui, puisqu’il se réclame d’un certain «réalisme», le «Nouveau Réalisme!»… Mais, peut-être que non, s’il est incohérent… Quoi qu’il en soit, donc, le mot d’ordre que «tout est fiction!» me semble servir de principe pour asseoir avec assurance toute opinion adossée à un pouvoir, alors que c’est justement ce qu’il est sensé combattre. Foucault, dont Bouveresse a bien montré dans Nietzsche contre Fouclault, sur la connaissance la vérité et le pouvoir1 qu’il a été si confus sur ce sujet, se retourne peut-être, avec sa veste, dans sa tombe…

No More Reality Part II – Philippe Parreno – 1991 – Mamco

4) Est absolu ce qui dans la pensée, comme dans la réalité ne dépend que de lui-même et porte en soi-même sa raison d’être. 

Je ne sais pas si une telle chose existe et si je comprends quoique ce soit à cette propriété d’une chose. Spinoza parlait je crois ainsi de la Nature, du Tout, de la Substance, c’est-à-dire de ce qu’il nommait Dieu4 . C’était un absolu, mieux, le seul absolu de ce genre. Jaime à penser qu’il a vu juste, mais je ne peux en juger adéquatement, tant sa philosophie est étrange et difficile dans ses détails. Quoi qu’il en soit, celle qui prétendrait que (a’) le seul absolu de ce genre, c’est qu’il n’y en a pas (sinon celui-là…), me semble inconciliable avec cette acception du terme, car je ne vois pas très bien en quoi l’énoncé (a’) porte en lui-même sa raison d’être. Porter en soi-même sa raison d’être, ça veut dire à mon sens, se justifier par soi. Or je ne vois rien d’autre dans (a’) que l’adhésion aveugle à une hypothèse parmi d’autres, ou comme je l’ai dit, un de ces articles de foi. Certes, il y a dans la foi quelque chose de libre, quelque chose que ne dépend que de soi. Mais la foi aveugle, celle qui ne compose pas avec les autres hypothèses possibles, celle qui ne les considère pas à la lumière de la raison et de ses principes, ne se justifie pas, pas pour moi en tous les cas, et donc n’y correspond pas. Comme dit, je ne saurais juger s’il y a un absolu de cette sorte ou s’il n’y en a pas. Je crois toutefois que le monde en tant que tout est bien un absolu dont on a besoin pour penser et pour être ensemble. S’il ce monde est une fiction, alors je veux bien lui attribuer la fonction de fiction absolue. Cette fiction ne me semble pas dangereuse, mais bien plutôt féconde en tant que nous ne saurions tout à fait être féconds les uns pour les autres, si quand bien même nous nous opposons, nous ne présupposons pas intimement que nous faisons partie du même monde. Héraclite, inspirateur de Nietzsche, philosophe du feu et du mouvement, celui qui aurait affirmé qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, aurait aussi dit: «Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder. L’harmonie du monde est par tensions opposées, comme pour la lyre et pour l’arc» Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 2. La lyre et l’arc, ces deux instruments de puissance ont besoin de tensions internes, et s’accordent entre eux aussi dans l’opposition de leur tension réciproque. Il faut qu’il y ait chez celui que veut le comprendre, la même lutte avec soi-même, lutte dont l’exploration des possibilités et impossibilités logiques me semble être une composante nécessaire.

(Invitation à l’absolu du dialogue – dernière partie)

 

Notes :

1. Jacques Bouveresse a rédigé un article paru dans le Monde Diplomatique où il résume son point de vue sur la question. (La vérité en question)

2 Faites-vous votre propre opinion en les lisant ou les écoutant par exemple (ici, pour Meillassoux), (, pour Badiou), (en haut à droite du blog, pour Deleuze) et enfin (là-bas, pour Foucault)

3. Patrice Loraux pratique une philosophie formidable, que d’aucuns appelleraient peut-être « méta-philosophie », peu importe. Dans les séminaires qu’il a donnés pendant de nombreuses années à l’EHESS – séminaires dont on peut heureusement écouter quelques traces sur Youtube ici (2015) et (2016), grâce aux enregistrement de mouvement-transisition.fr– il propose bon nombre d’indications dignes d’intérêt sur la nature de l’activité philosophique.  A l’aune de ses remarques et développement, cette présente investigation peut mesurer toute sa relativité en même temps que, pour mon compte tout du moins, sa vitale nécessité.

4. Faites-vous votre propre opinion en lisant les premières définitions de l’Éthique. (Spinoza, Éthique, I, traduit par Charles Appuhn)

Invitation à l’absolu du dialogue – dernière partie

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie III)

5) Est absolu, ce qui existe en soi et qui existe indépendamment de la représentation qu’on peut en avoir. 

Aujourd’hui un physicien comme Carlo Rovelli1 travaille sur la gravité quantique à boucle, théorie rivale de la théorie des cordes. Ces théories tentent toutes deux de concilier la physique macroscopique de la relativité avec la physique quantique des particules. Ces représentations, tu t’en doutes bien, je n’en saisis au mieux que les traits les plus saillants. Parmi ces traits, Carlo Rovelli, dans ses Sept brèves leçons de physique, avance l’idée que le temps n’existe pas, qu’il n’existe qu’à notre échelle, pour nos cerveaux. Il croit que nous avons l’impression que le temps s’écoule, parce que nous sommes finis, ou tout du moins que notre cerveau fait des moyennes statistiques puisque nous sommes fondamentalement ignorants. Cette représentation du monde suppose toutefois que ce qu’elle décrit existe indépendamment d’elle. En ce sens, les physiciens ont bien un absolu. Ils ne prétendent pas pouvoir le connaître entièrement, mais espèrent le décrire adéquatement avec des équations. 

Le statut des mathématiques dans la connaissance est si intéressant, si important et si étrange. Car vois-tu, si tu souscris à l’idée que quand bien même il n’y aurait plus personne, ni aucun être conscient pour se représenter l’univers, alors il y resterait bien une qui chose continuerait d’exister (l’univers privé toutes ces consciences). Et si tu crois aussi que cette chose n’est pas deux choses (en tous les cas pas sous le même rapport), car 1 est différent de 2, alors tu souscris implicitement à une sorte de réalisme, qui fait des mathématiques un outil adéquat pour se représenter au moins partiellement le monde indépendamment de nos représentations. Si tu ne crois pas à tout ça, alors tu souscris peut-être implicitement à une forme d’idéalisme, qui estime que ce qu’on peut connaître, ce ne sont que nos représentations ou plus généralement nos pensées. Parmi ces idéalistes, il y a le fameux Berkeley qui posait que tout était soit esprit, soit perception, et que tous deux pouvaient être connus. Un arbre qui n’était perçu par personne devait continuer à être perçu par Dieu, cet absolu sans qui les choses (les sujets et leurs perceptions) n’auraient aucune permanence dans le temps. Ou encore Kant et son idéalisme transcendantal, un peu différent, qui supposait bien un absolu en ce sens, les choses en soi, celles qui sont indépendantes de nos représentations, mais qu’on ne peut connaître. Bien qu’il s’en défende, Meillassoux semble faire aussi partie de cette grande famille, lui qui pense qu’il est possible que le monde disparaisse d’un instant à l’autre ou que le la tour Eiffel s’écroule contre le ciel, puisqu’il n’y a de nécessaire que la contingence… C’est bien un idéaliste en ce sens, puisqu’il ne croit pas que nous puissions connaître quoi que ce soit au sujet de la forme du monde, puisqu’elle n’en a pas. Nous ne pourrons donc connaître que l’absolu de nos pensées, où le principes de non-contradiction et du tiers exclu sont entendus comme des absolus de la pensée ou de l’intuition, et non pas du monde. Quoi qu’il en soit, il me semble que ces absolus-là ne sont pas conciliables avec (a’) l’absolu selon lequel il n’y a rien d’absolu (sinon celui-là…).

Par conséquent, sinon la pensée de Meillassoux, à propos de laquelle j’ai émis quelques ignorantes réserves, je n’arrive pas à faire coller ton énoncé (a), même modifié en (a’) «Il n’y a pas d’absolu sinon (a’)», avec les autres sens trouvés du mot absolu. La version qui faisait de l’absolu un synonyme de vérité me semble prêter le flanc aux sérieuses objections que j’ai dressées. Si c’est toutefois la version qui te semble la bonne, alors à mon sens, tout ce que je raconte depuis le début est une pure fiction (qui n’en est pas une du coup) dans le monde de (Om̐), monde dans lequel rien d’autre que ce que dit (Om̐), n’existe réellement.

Je serais curieux, comme je te l’ai dit, de savoir comment tu te représentes ces choses et te prie par avance de me pardonner, si je n’ai pas compris ce que tu voulais dire quand tu as suggéré (a). Peut-être que (a) n’était que la seule conséquence absolue de quelque chose de contingent, en un sens de «conséquence» et de «contingent» que tu dois encore m’aider à comprendre ou voir. J’ai bien conscience de ne pas avoir exploré toutes les pistes possibles, mais j’ai l’impression d’avoir écarté dans mon analyse quelques interprétations, peut-être les miennes, qui ne me paraissent pas tenir debout.

Platon, Ménon 98b
Platon, Ménon 98b, traduction : Monique Canto-Sperber

En ce qui concerne ma propre représentation ou fiction (que j’emprunte en partie à mon ami imaginaire Socrate et à l’esprit de mon ami Ferdinand Gonseth2 ), elle m’incline, avec le soutien de l’expérience, à croire fermement aux énoncés suivants et à leurs multiples implications:

1) Le principe de non-contradiction

2) Le principe du tiers exclu 

(avec quelques réserves dont je te passe les détails).

3) Ce qui est impliqué par un énoncé vrai est vrai.

4) Il y a une différence entre connaissance et opinion 

(car toutes deux peuvent être vraies, mais seule la connaissance possède une justification).

Je crois en effet que ces principes sont féconds, au sens précis où ils permettent de repérer des contradictions dans nos propres opinions, ou entre nos opinions et nos actes. Ils fondent la possibilité de l’entente et du différend. Dans le dialogue intime ou partagé des hommes, ils font apparaître de plus en plus clairement, font comprendre toujours mieux, font prendre toujours plus conscience qu’on ne connaît rien d’important. Sur tous les sujets dont les hommes disputent, il apparaît ainsi que rien n’est définitivement acquis ni justifié absolument. L’absolu de mes quatre énoncés se fonde donc uniquement sur l’ouverture qu’ils offrent et les quelques progrès qu’ils permettent de faire à celui qui veut penser et agir librement. Ils permettent de développer des possibilités logiques qui sont autant de mondes dont on peut sonder les fabuleuses implications. Ils ne s’adossent à mon sens à aucun autre pouvoir contraignant que celui qui conduit nécessairement les hommes, dans leurs contextes respectifs, à comprendre leurs oppositions et leurs tensions, afin de leur découvrir ou inventer une forme harmonieuse qui, justement, les comprend. C’est la raison pour laquelle le caractère fictif ou véritable de ces énoncés importe peu. C’est dans leur rôle de fondations pour tout échafaudage commun qu’ils remplissent leur véritable fonction. Voilà pourquoi j’y tiens, voilà pourquoi je voulais t’en parler si longuement.

En espérant que ma discussion de ton opinion ne t’a pas fait perdre plus qu’elle ne t’a apporté, je te souhaite un beau mois de septembre, te remercie pour tes conseils et me réjouis par avance de nos prochaines rencontres. 

Niklaus von Q

 

Notes : 

1. « Dans ce court essai, Carlo Rovelli s’interroge sur la notion d’espace et de temps et discute des tentatives de réponses apportées par les théories anciennes et actuelles : relativité générale, mécanique quantique, gravité quantique, cordes et autres boucles…En livrant ses réflexions de physicien qu’il lie intimement à son parcours personnel, ses déboires et ses succès, Carlo Rovelli témoigne de ce que sont la science et la mission du chercheur.» (Carlo Rovelli – entretien avec http://www.chasseursdhorizons.fr)

2. «Ferdinand Gonseth est né à Sonvilier, le 22 septembre 1890, huitième d’une famille de neuf enfants. Il suiti l’école secondaire à Saint-Imier, puis le Gymnase à La Chaux-de-Fonds. Aveugle dès son adolescence, il poursuivit néanmoins ses études pour obtenir le diplôme de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), en section mathématique et physique. Il fut honoré d’un titre de privat docent. De 1919 à 1929, il enseigna les mathématiques à l’Université de Berne. De 1929 à 1960, il fut chargé par l’EPFZ de l’enseignement de l’analyse des fondements de la géométrie et de la philosophie des sciences.

Il a publié plusieurs autres ouvrages important : «La géométrie et le problème de l’espace» (1945-55), «Le problème du temps» (1964), «Le référentiel» (1975), ainsi que plus de deux mille pages d’articles dans diverses revues scientifiques.

Ferdinand Gonseth créa en 1947, avec Gaston Bachelard et Paul Bernays, une revue internationale de philosophie de la connaissance, intitulée «Dialectica».

Il disparaît le 17 décembre 1975. » (cette notice accompagne cette archive de 1969 de la RTS dans laquelle on peut voir écouter sa femme parlant de lui ainsi que l’exposé de ce qu’il en entend par «philosophie», vers 7’40 »)

On profitera aussi de lire sa loi du dialogue sur le site de l’association qui lui est consacré.