Invitation à l’absolu du dialogue – partie III

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie II)

3) Est absolu, ce qui ne comporte aucune restriction ni réserve. 

Ainsi en va-t-il par exemple d’une nécessité absolue, d’une opération absolument exacte ou d’un monarque absolu, dit mon Lalande. Qu’il n’y a d’absolument nécessaire que le fait qu’il n’y a rien d’absolument nécessaire, sinon cette première nécessité-là, pour reprendre l’esprit de ton énoncé (a), Quentin Meillassoux, dans son Après la finitude, essai sur la nécessitée de la contingence, (préfacé par Badiou) a essayé de développer une thèse, comme le titre l’indique, qui semble proche de cette idée-là. Je n’ai plus bonne mémoire de ce livre que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. Mais certains passages sont malheureusement trop obscurs pour êtres convaincants. Pascal Engel, toujours acariâtre, mais fort clair, le descend en flèche dans cet article. Il relève notamment chez Meillassoux une curieuse contradiction: tout est selon lui nécessairement contingent, mais il admet comme «absolu» le principe de non-contradiction et celui du tiers exclu. Je n’ai pas les compétences philosophiques pour juger avec pondération de cet apparent paradoxe. Tout ce que je peux en dire, c’est que quand bien même des pensées, comme celles de Meillassoux, Badiou, Deleuze ou Foucault2 peuvent être stimulantes et même fécondes pour moi ou autrui, la pensée de certains de leurs adversaires, comme Bouveresse ou Engel, l’est pour moi tout autant. J’aime l’idée de Patrice Loraux3 (qui n’aime d’ailleurs pas trop Foucault), idée qu’il emprunte à Platon, selon laquelle est vrai ce qui est fécond et – j’ajoute, en suivant Deleuze – pas forcément puissant (au sens du pouvoir). Je n’ai pas encore trouvé de moyen pour mesurer cette fécondité ni ne sais bien la distinguer du pouvoir. Si tu as une piste, j’en serais ravi. 

Quoi qu’il en soit, ce mot d’ordre «tout est fiction!» que j’entends implicitement si souvent, et qui me semble découler de (Om̐) comme de (NTZSCH !) – même si à strictement parler, rien n’en découle logiquement – ne me plaît guère… Je ne saurais dire si le monde de Meillasoux est plus accueillant pour d’autres vérités que les deux précédents. Il semblerait que oui, puisqu’il se réclame d’un certain «réalisme», le «Nouveau Réalisme!»… Mais, peut-être que non, s’il est incohérent… Quoi qu’il en soit, donc, le mot d’ordre que «tout est fiction!» me semble servir de principe pour asseoir avec assurance toute opinion adossée à un pouvoir, alors que c’est justement ce qu’il est sensé combattre. Foucault, dont Bouveresse a bien montré dans Nietzsche contre Fouclault, sur la connaissance la vérité et le pouvoir1 qu’il a été si confus sur ce sujet, se retourne peut-être, avec sa veste, dans sa tombe…

No More Reality Part II – Philippe Parreno – 1991 – Mamco

4) Est absolu ce qui dans la pensée, comme dans la réalité ne dépend que de lui-même et porte en soi-même sa raison d’être. 

Je ne sais pas si une telle chose existe et si je comprends quoique ce soit à cette propriété d’une chose. Spinoza parlait je crois ainsi de la Nature, du Tout, de la Substance, c’est-à-dire de ce qu’il nommait Dieu4 . C’était un absolu, mieux, le seul absolu de ce genre. Jaime à penser qu’il a vu juste, mais je ne peux en juger adéquatement, tant sa philosophie est étrange et difficile dans ses détails. Quoi qu’il en soit, celle qui prétendrait que (a’) le seul absolu de ce genre, c’est qu’il n’y en a pas (sinon celui-là…), me semble inconciliable avec cette acception du terme, car je ne vois pas très bien en quoi l’énoncé (a’) porte en lui-même sa raison d’être. Porter en soi-même sa raison d’être, ça veut dire à mon sens, se justifier par soi. Or je ne vois rien d’autre dans (a’) que l’adhésion aveugle à une hypothèse parmi d’autres, ou comme je l’ai dit, un de ces articles de foi. Certes, il y a dans la foi quelque chose de libre, quelque chose que ne dépend que de soi. Mais la foi aveugle, celle qui ne compose pas avec les autres hypothèses possibles, celle qui ne les considère pas à la lumière de la raison et de ses principes, ne se justifie pas, pas pour moi en tous les cas, et donc n’y correspond pas. Comme dit, je ne saurais juger s’il y a un absolu de cette sorte ou s’il n’y en a pas. Je crois toutefois que le monde en tant que tout est bien un absolu dont on a besoin pour penser et pour être ensemble. S’il ce monde est une fiction, alors je veux bien lui attribuer la fonction de fiction absolue. Cette fiction ne me semble pas dangereuse, mais bien plutôt féconde en tant que nous ne saurions tout à fait être féconds les uns pour les autres, si quand bien même nous nous opposons, nous ne présupposons pas intimement que nous faisons partie du même monde. Héraclite, inspirateur de Nietzsche, philosophe du feu et du mouvement, celui qui aurait affirmé qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, aurait aussi dit: «Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder. L’harmonie du monde est par tensions opposées, comme pour la lyre et pour l’arc» Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 2. La lyre et l’arc, ces deux instruments de puissance ont besoin de tensions internes, et s’accordent entre eux aussi dans l’opposition de leur tension réciproque. Il faut qu’il y ait chez celui que veut le comprendre, la même lutte avec soi-même, lutte dont l’exploration des possibilités et impossibilités logiques me semble être une composante nécessaire.

(Invitation à l’absolu du dialogue – dernière partie)

 

Notes :

1. Jacques Bouveresse a rédigé un article paru dans le Monde Diplomatique où il résume son point de vue sur la question. (La vérité en question)

2 Faites-vous votre propre opinion en les lisant ou les écoutant par exemple (ici, pour Meillassoux), (, pour Badiou), (en haut à droite du blog, pour Deleuze) et enfin (là-bas, pour Foucault)

3. Patrice Loraux pratique une philosophie formidable, que d’aucuns appelleraient peut-être « méta-philosophie », peu importe. Dans les séminaires qu’il a donnés pendant de nombreuses années à l’EHESS – séminaires dont on peut heureusement écouter quelques traces sur Youtube ici (2015) et (2016), grâce aux enregistrement de mouvement-transisition.fr– il propose bon nombre d’indications dignes d’intérêt sur la nature de l’activité philosophique.  A l’aune de ses remarques et développement, cette présente investigation peut mesurer toute sa relativité en même temps que, pour mon compte tout du moins, sa vitale nécessité.

4. Faites-vous votre propre opinion en lisant les premières définitions de l’Éthique. (Spinoza, Éthique, I, traduit par Charles Appuhn)