Invitation à l’absolu du dialogue – partie I

Cher X1 , 

J’avais envie de solliciter ton attention sur quelques idées concernant l’absolu qui me font réfléchir. J’espère aussi qu’elles auront quelque intérêt pour tes propres représentations:

Pour ce faire, j’enfilerai ma casquette de logicien qui est, ma foi, la seule qui m’aille pour traiter ces deux questions: y’a-t-il, ou faut-il qu’il y ait de l’absolu? Et, comment pouvons-nous répondre à cette question? En ce qui concerne la première, nous ne semblons pas partager la même opinion. Pour ce qui en est de la seconde, la logique que j’ai déjà mentionnée, et puis quelques autres principes, me paraissent être des outils intéressants. 

Je vais ici essayer d’argumenter en faveur d’une certaine thèse apparemment contraire à tes propres intuitions: le dialogue suppose au moins un absolu, sans doute plusieurs, suivant les acceptions qu’on lui donne. Ce dialogue est en un certain sens nécessaire aux êtres qui possèdent le langage. Il est donc un absolu, au sens d’une condition. Quand bien même, ce faisant l’absolu est relatif au langage, ce dernier ne peut rien signifier qui fasse consensus hors de sa sphère. En ce sens-là seulement, «ce dont on ne peut parler, il faut le taire.» (Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 7)2  

Pardonne-moi par avance, je t’en prie, mon ton scolaire et la forme un peu lourde du style et du traitement. En prof que je suis, je n’arrive pas à faire autrement. N’hésite pas à me répondre, si tu en as l’envie et le temps, je serai très curieux de mieux connaître ton avis ou ton argumentation. Quoi qu’il en soit, j’espère que mon exercice te plaira, ou tout du moins t’intriguera, il n’a pas beaucoup d’autres ambitions.

Je tiens encore à préciser que je n’ai pas d’inimitié pour toi, et qu’il ne s’agit là que d’un exercice visant idéalement la réflexion, au pire le divertissement. Il nécessitait la forme écrite et m’a pris un peu de temps. Tant mieux! Le sujet me travaille depuis longtemps et par chance, il est connexe à mes courantes investigations. Voici donc son commencement…

Samedi dernier, tu as suggéré quelque chose de ce genre-là:

(a) Le seul absolu, c’est qu’il n’y en a pas.

Mais si (a) est vrai, alors en le reformulant, on affirme implicitement deux choses: 

(A) Il n’y a qu’un seul absolu.

et

(A’) Le seul absolu, c’est qu’il n’y a pas d’absolu.

Mais que peut vouloir dire dans ce contexte l’énoncé (A) «il n’y a qu’un seul absolu», sinon la même chose que l’énoncé «il n’y a qu’une seule vérité»? De même, dans l’énoncé (A’), que peuvent bien vouloir dire les expressions «le seul absolu» et «il n’y a pas d’absolu», sinon la même chose que les expressions «la seule vérité» et «il n’y a pas de vérité»?

J’ai eu l’impression que c’est bien ce que tu sous-entendais quand tu m’as livré cette formulation. Mais peut-être fallait-il comprendre autre chose, à toi de me le dire. Quoi qu’il en soit, par là suite, j’évaluerai encore d’autres interprétations.

Mais si dans ce contexte et pour ces énoncés, on suppose équivalentes les propriétés d’être absolu et d’être vrai, alors (A) et (A’) peuvent se réécrire ainsi:

(A) Il n’y a qu’un énoncé vrai.

(A’) Le seul énoncé vrai c’est qu’il n’y a pas d’énoncé vrai.

Mais, ne voit-on pas immédiatement qu’en posant comme vrais les deux énoncés (A) et (A’), il s’ensuit que (A) ne peut être vrai?

Supposons, pour éviter la difficulté, qu’on considère (A) comme une partie incomplète de (A’), de sorte qu’on pose dans le même esprit que ton énoncé (a) le seul énoncé suivant:

(A’) le seul énoncé vrai, c’est qu’il n’y a pas d’énoncé vrai.

N’est-il pas équivalent de poser comme seule vérité l’énoncé suivant?

(A’’) Il n’y a pas d’énoncé vrai.  

Ne voit-on pas immédiatement que posant (A’’) comme vrai, (A’’) n’est pas un énoncé vrai?

De cette contradiction, il me semble qu’on ne peut se sortir temporairement qu’en suggérant que (a) voulait dire autre chose, à savoir:

image de "Om̐"
la syllabe Om̐ en devanāgarī (source : Wikipédia)

(Om̐)3 Il n’y a pas d’énoncé vrai sinon (Om̐).

Mais qu’est-ce que ça implique ça?

Et bien en toute rigueur, ça n’implique rien du tout, parce que pour impliquer il faut d’autres énoncés vrais. En effet, ce qu’on attend d’une implication logique, c’est que d’un énoncé vrai, on puisse déduire un autre énoncé vrai. Or s’il n’y a qu’un énoncé qui soit vrai, on aura jamais une telle implication. Le monde posé par (Om̐) est un monde dans lequel il n’y qu’un énoncé vrai, à savoir (Om̐) et des choses au statut ontologique impossible à décrire adéquatement et d’autres qui ressemblent à des énoncés, mais qui n’en sont pas. 

Il n’y a par exemple pas d’énoncé faux, puisque si (F) était un énoncé faux, alors l’énoncé 

(F’) L’énoncé (F) est un énoncé faux. 

serait un énoncé vrai, ce qui contredit (Om̐).

Mais en affirmant cela, je raisonne déjà sur le monde posé par (Om̐), comme si je pouvais en parler de l’extérieur. Alors que dans le monde posé par (Om̐), on ne peut rien en dire de vrai, sinon (Om̐). Dire que le monde de (Om̐) est un monde sans contradiction, n’est même pas adéquat, puisque là encore, ce que je dis n’a aucune valeur de vérité. Si tu crois donc que notre monde est décrit adéquatement par (Om̐), alors tout ce qui va suivre et tout ce qui précède n’a, de mon point de vue, absolument aucun sens, car seul (Om̐) en a vraiment. 

Poursuivre dans le monde de (Om̐) conduit donc à produire de pures fictions, en fait des borborygmes sans vérité ni référence. 

J’ai bien conscience que ces derniers points demanderaient plus d’explications, ou tout du moins une justification qui impliquerait quelques définitions supplémentaires, notamment celles qui clarifieraient mes concepts de «sens» de «référence» et de «vérité». Bien des livres ont été écrits sur ces sujets et je ne prétends nullement en proposer implicitement la synthèse. Tu n’as à faire qu’à un dialoguant, qui part du principe que ses mots ont un sens intuitif, que tu comprends aussi, et avec lequel il faut nécessairement opérer, sous peine d’une régression à l’infini, qu’il vaut mieux éviter…

Je vais donc partir du principe que, sous certaines conditions que tu peux volontiers discuter, j’ai bien démontré quelque chose concernant l’absolu identifié à la vérité d’un énoncé. Peut-être ai-je même démontré quelque chose de plus fort, à savoir que si tout absolu possède la propriété d’avoir comme corrélât un énoncé vrai qui l’exprime, alors l’absolu que tu proposais en (a), conduit à une fâcheuse contradiction, paradoxalement sans conséquence logique, ou dont les conséquences logiques ne peuvent être énoncées ni avec vérité ni avec fausseté.

Si tu veux bien faire «comme si» j’avais dit quelque chose de quelque intérêt, alors tu trouveras par la suite exposé quelques réflexions qui évaluent d’autres possibilités quand à ce que pourrait vouloir dire ton énoncé (a).

(Invitation à l’absolu du dialogue – partie II)

 

Notes : 

1. Mon interlocuteur est bien réel, mais j’ai finalement renoncé à lui faire parvenir ce texte. Ce n’était pas le bon moment ni peut-être la bonne personne. J’utilise dès lors ce texte à l’adresse de quiconque serait intéressé par la présente investigation. Eventuel lecteur, si tu t’y reconnais comme mon destinataire, n’hésite pas à me répondre et justifier ainsi sa publication.

L’idée du «X», fait implicitement référence à l’article de W. V. O. Quine, On what there is, qui utilise lui le nom McX et qui traite de questions connexes, article très stimulant. (On what there is – format pdf)

On trouvera une traduction française de ce texte dans W. V. O. Quine, du point de vue logique, publié chez Vrin.

2. «Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen.» (tractatus-online : en allemand) ; (Tractatus – format pdf : en français)

3. Il m’a semblé voir une analogie entre ce que symbolise ce signe selon ce que m’en dit Wikipédia et ce que j’en dis par la suite.