Nicolas Fraisse, l’homme qui sort (vraiment ?) de son corps à volonté.

Ce 28 juin, l’Illustré a annoncé sans sourciller que l’infirmier Nicolas Fraisse sort de son corps à volonté. L’hebdomadaire affirme non pas qu’il a l’impression de sortir de son corps, mais qu’il en sort vraiment, puisqu’il est capable ce faisant, nous dit-on, d’aller « voir » dans la chambre d’un patient si tout va bien.

On doute légitiment du fait que ce soit possible, on réclame une preuve…

Et lorsqu’on la cherche, on trouve l’émission « Salut les terriens » de Thierry Ardisson, dans laquelle on nous montre une caisse à pain, singulièrement posée sur un seau dans un boulangerie que Nicolas a su décrire après s’y être rendu lors d’une délocalisation de sa conscience.

image de la caisse à pain que Nicolas Fraisse prétend avoir pu voir lors d'une délocalisation de sa conscience
la caisse à pain singulièrement posée sur un seau que Nicolas Fraisse prétend avoir pu voir lors d’une délocalisation de sa conscience

On fait confiance, on veut bien ; puis on écoute attentivement la fin de l’interview et la question posée à Sylvie Déthiollaz, docteur en biologie moléculaire, qui suit Nicolas depuis dix ans : (je reformule) « Est-ce que le cerveau n’est qu’un récepteur ou réceptacle pour une conscience omniprésente, qui peut donc se trouver hors du cerveau ? ». Sa réponse (je reformule) : « On a pu prouver que Nicolas n’avait pas des hallucinations, mais on n’a pas pu prouver que sa conscience se délocalisait. »1 Quel sens peut bien avoir cette affirmation, si ce qu’on nous à montré avec la caisse à pain est vrai ?

Car il me semble que de deux choses l’une : soit il a pu voir ce qu’il ne pouvait deviner et sa conscience s’est délocalisée, soit il ne l’a pas fait et il a au mieux halluciné ou rêvé. Je ne vois pas d’autre solution, vous peut-être ?

Dans l’attente d’une idée qui viendrait donner du sens à la réponse paradoxale du Docteur Déthiollaz, je ne peux que prendre acte du fait qu’un journaliste d’un magazine à grande audience ne formule même pas l’ombre d’un doute quant à la réalité du phénomène qu’il décrit. Quant au célèbre animateur, on supposera à regret que le scepticisme en cette matière ne relève pas de son cahier des charges…

En ce qui concerne Mr Fraisse et le Dr Déthiollaz, dont on nous dit qu’ils se rencontrent une fois par mois depuis dix ans, sans avoir pu ne fournir aucune preuve « formelle » de décorporation, mais qui dans l’attente d’une telle preuve scientifique publient un livre notamment dans le but d’obtenir des crédits de recherche supplémentaires ; je dois avouer que je ne préfère pas comprendre. Ou plutôt si, j’aimerais beaucoup m’expliquer la chose plus précisément2 que par le fait que croire très fort en quelque chose mène très loin.

Je souhaiterais toutefois faire une remarque méthodologique qui me paraît importante : j’aimerais bien que la conscience soit séparable du corps. À vrai dire, surtout au sens où elle aurait besoin d’un corps vivant pour s’en délocaliser. La version avec un corps mort me fait un peu peur. Mais si l’une ou l’autre de ces possibilités est vraie, quelle révolution ! On pourrait dès lors s’étonner du fait que voulant que ce soit le cas, et ayant une possible occasion, via Nicolas Fraisse, de le prouver au monde entier, je ne cherche pas à le rencontrer.

C’est que je crois que Sylvie Déthiollaz en a la possibilité. Elle a une possible mine d’or entre les mains, mais n’en tire depuis dix ans aucune pépite objective, seulement quelques cailloux qui brillent… Je ne crois donc pas que nous sommes ici en présence d’une vérité que le monde n’est pas prêt à entendre. Nous ne cherchons pas à ignorer un fait, comme on a semble-t-il cherché à ignorer à la fin du XIXe s. que les femmes possédaient un organe dédié au plaisir qui ne servait pas à la reproduction. Car dans le premier cas, tant de gens y croient depuis longtemps, ils y sont prêts, et je suis prêt.

Je ne crois pas non plus que nous sommes dans un cas similaire à celui de Galilée, qui par manque de preuves adéquates, n’a pu démontrer que l’héliocentrisme de Copernic était réel. A Galilée, il manquait la possibilité technique de mesurer la parallaxe des étoiles avec assez de précision pour corroborer son modèle. A nos deux compères, il ne manque rien.

Dès lors, en tant que chercheur, je ne peux que me ranger à l’avis de Quine :

« Parce que le temps manque et que les illuminés de la parascience sont si prodigues, le chercheur est contraint de mettre au panier des avalanches de théories parascientifiques. Aucune ne retiendra l’examen si elle n’offre pas la garantie d’une documentation impeccable. En conséquence de quoi les illuminés se plaignent de sectarisme3, conspiration, manque d’objectivité scientifique, sans imaginer une seconde que les scientifiques jubileraient de trouver des preuves confirmant la plus folle de leurs théories. »4

C’est donc bien parce que je crois qu’il est peu probable que ce que croient Fraisse et Déthiollaz est vrai que je ne vais pas plus loin à leur rencontre. C’est à eux ou à d’autres qui y croient, d’aller à la mienne, avec quelques preuves en main, comme on vient avec une bouteille quand on est poli.

Enfin, puisque je crois être rationnel et vous avoir dit en quoi je crois, je ne peux résister à la tentation de vous faire comparer mon propre paradoxe à celui de l’affirmation du Docteur Déthiollaz, en citant Quine encore une fois :

« Croire en quelque chose, c’est croire que cette chose est vraie ; ainsi un être raisonnable croit que chacune de ses croyances est vraie ; pourtant il sait d’expérience que certaines de ses croyances, mais il ne sait pas lesquelles, se révéleront fausses. Bref, un être raisonnable croit que chacune de ses croyances est vraie et que certaines d’entre elles sont fausses. Pour ma part j’attendais mieux de gens raisonnables. »5

Vous aussi ?

 

Notes :

1. Dans un article du Portail catholique suisse, Sylvie Déthiollaz affirme : « Ici, nous tenons à être parfaitement clairs et honnêtes : nous n’avons pas démontré scientifiquement quoi que ce soit. »

2. Si ce qu’elle affirme dans la note précédente est vrai, alors, ce serait aller très « loin » en effet, que de croire à la réalité du phénomène et de mentir sur l’existence de ce que les scientifiques appellent généralement « preuve »; « loin » aussi, si elle ne ment pas, que de croire communiquer une information pertinente dans une affirmation contradictoire ; et si elle n’est pas contradictoire, « loin » encore, de faire reposer la cohérence de son propos sur un modèle du monde (une métaphysique) implicite, si peu orthodoxe et tellement ad hoc, que le lecteur bienveillant se sente immédiatement rejeté hors du cercle des ses initiés.

Pour ma part, je souhaiterais d’abord faire l’hypothèse que le Docteur Déthiollaz ne ment pas, parce que je pars du principe qu’elle croit à ce qu’elle dit (c’est un pari sur la nature humaine), et donc qu’elle a bien voulu signifier quelque chose par ses mots. Seulement je ne comprends pas quoi.

3. Toujours dans cet article du Portail catholique suisse, Sylvie Déthiollaz répond ainsi à la question suivante : « N’avez-vous pas peur que la validité de vos résultats soit remise en cause ? »

« Je crains plus que les milieux scientifiques ne s’y intéressent pas du tout. Le fait que les résultats soient publiés dans un livre ne va pas aider. En général, tout ce qui n’est pas publié dans une revue scientifique n’est pas pris au sérieux. Mais nous espérons vivement que des scientifiques s’y intéressent malgré tout, qu’ils cherchent à pousser plus loin les études. L’objectif au départ était bien sûr d’être publiés dans une revue scientifique, mais pour cela, il nous aurait fallu continuer notre étude, en impliquant notamment des observateurs externes. »

On ne peut s’empêcher de se demander pourquoi en dix ans d’expérimentation, aucun observateur externe n’a été convoqué, alors que dans le même article il est dit qu’un test a été réalisé sous contrôle d’huissier… Paradoxe encore.

4. W.V.Quine, Quiddités, Anomalie, p.17

5. W.V.Quine, Quiddités, Croyance, p.53